L'antique Sufeïtula vient de quitter sa torpeur habituelle, pour manifester son attachement à sa mémoire
historique et son passé archéologique prestigieux, dans le cadre du 7ème Printemps de Sbeïtla, qui s'est
tenu du 18 au 22 mars dernier.
Les rigueurs du froid qui sévissait, n'ont en rien altéré l'enthousiasme des nombreux visiteurs de la région
et la jeunesse de la ville, venus fêter leur patrimoine archéologique et leur histoire antique, caractérisée
par un triple héritage, numide, romain et byzantin.
Le centre ouest de la Tunisie présente un relief contrasté où alternent les hauteurs de massifs montagneux
dont le point culminant demeure le mont Chaâmbi et les vastes étendues de steppes, espaces de transhumance
traditionnels des tribus nomades.
Cette région agricole et pastorale, connut pourtant une vie citadine florissante tout au long de son histoire
comme l'attestent les nombreux sites archéologiques qui y sont disséminés ; celui de Sbeïtla se distingue
particulièrement par sa richesse et sa diversité. L'essor important qui caractérisait alors Sufeïtula fit
d'elle durant une brève période, une capitale, par la volonté du patrice byzantin Grégoire, vassale de
Constantinople. Cette sédition qui mettait la Tunisie hors de la tutelle Byzantine fut trop brève, car dés
l'année suivante, en 647, se déroula devant la ville, la première grande bataille menée par les armées
musulmanes en terre du Maghreb. La défaite byzantine entraîna le déclin définitif de Sufeïtula.
De ce passé prestigieux ne subsiste aujourd'hui qu'un gigantesque site archéologique qui compte des vestiges
remarquables, tel le forum avec son arc monumental, sa place dallée et son imposant capitole formé de trois
temples accolés dédiés respectivement à Jupiter, Junon et Minerve ; aussi des thermes, un thêatre, un arc de
triomphe bien préservés et de nombreux lieux de culte chrétien . Des vestiges innombrables qui nous édifient
sur l'importance de la ville à son apogée et nous laissent présumer de l'existence d'autres découvertes
stimulantes. Les petites crêtes moutonneuses qui ceinturent la ville accompagnent notre regard dans leur fuite
vers l'horizon couleur de roche; spectacle navrant qui accentue la désolation de cette immensité chargée de
bruit et de fureur de l'histoire. Il vous suffit de fermer les yeux pour imaginer les cavalcades vertigineuses
des coursiers numides et le grouillement humain d'une société florissante et raffinée.
A Sbeïtla, chaque lieu possède sa propre mémoire gravée dans la pierre qui raconte la vanité des hommes et leur
gloire éphémère. L'histoire vous bouscule, vous pénètre par tous les pores de la peau, vous traque jusque dans
vos derniers retranchements, avant de vous propulser dans un temps immobile que l'on aborde en toute humilité.
Le passé et le présent cohabitent de pleine connivence, vision saisissante illustrée par le site de Sufeïtula
intégré dans le tissu urbain de la ville moderne. Les monuments témoignent, attestent aussi de la puissance,
l'orgueil et le déclin des multiples civilisations qui se sont succédé, balayées par le souffle de leur
arrogance. Terrible sera l'oubli qui enveloppa la mémoire de Sufeïtula, que tentent de réexhumer le patient
travail des archéologues .
Il ne s'agit pas de résister à l'émotion qui nous submerge, mais de dialoguer avec un silence habité, qui
accompagne nos pas.
Grâce à l'action d'une jeune association de bénévoles originaires de la région, décidés à promouvoir la
mémoire archéologique de leur ville longuement occultée, Sufeïtula ressuscite de l'oubli, pour interpeller
notre imaginaire et proposer à nos regards émerveillés des pans de son glorieux passé. Ednène Helali,
instigateur de cette passionnante initiative, se démène pour sensibiliser les différents partenaires et
mener à maturation son ambitieux projet baptisé bien à propos Printemps de Sbeïtla.
Cette rencontre, n'est pas seulement un hommage à un site prestigieux, mais davantage une opportunité de
dialogue culturel pour la paix et la tolérance entre les peuples.
Différents participants venus de Tunisie, Sénégal, Bulgarie, Sicile, Algérie, Libye, France, Syrie,
(par la présence de la comédienne Mouna Wacef),contribuèrent par leurs talents respectifs à la réussite
de cette 7ème session du Printemps de Sbeïtla. Ces artistes enthousiastes pleinement acquis à la cause de
ce beau projet, démontrèrent que l'art pouvait rapprocher les êtres et juguler l'intolérance. Les chants kéfois
et les percussions berbères de l'ensemble de Brahim Bahloul, s'associèrent aux rythmes et danses africains du
groupe sénégalais " Tam Tam Africa "; les battements nerveux du Jumbe africain(grand tambour) prospectaient de
nouvelles sonorités musicales, soutenues par les poignantes mélopées de la Gasba(flûte en roseau) ,les
percussions maghrébines et le répertoire du Fen Chaabi Tounsi. Deux artistes bulgares, une soprano et une
pianiste, furent mises à contribution pour prolonger cet échange musical inhabituel, conçu par le musicien
Brahim Bahloul.
L'ensemble folklorique Sicilia Ncantata, apporta la fraîcheur et la vivacité de son répertoire,
alors que les voix de Hanine Omar et Lamia Saïdi d'Algérie, Nejwa Chetwen et Slaheddine Ghazal de Lybie,
Leïla Zneidi, Taëb Chelbi, Mohamed Ouled Ahmed de Tunisie, proposaient une opportunité d'échange poétique
maghrébine attachante. La chanson engagée tunisienne ne fut pas en reste avec la participation des groupes
" Les colombes blanches " et " Ajrass ". L'atelier d'écriture poétique quant à lui, connut une jolie
affluence publique, un espace d'expression qui semble parfaitement convenir à l'attente et aux aspirations
des jeunes poètes en herbe. La réalisation de monumentales fresques murales animent les rues ternes de la
ville ; une expression picturale spontanée qui réchauffe les regards et ouvre toutes grandes les portes du rêve.
Les élégants cerfs volants poursuivent leurs acrobaties légères dans le ciel, fascinants oiseaux de papier
qui se débattent au grés du vent, ivres d'espace et de liberté .
La fête s'achève dans une fébrilité marquée
par de légers regrets de départ, atténués cependant par les promesses de se revoir lors de prochains rendez vous.
Le rideau vient de tomber sur le Printemps de Sbeïtla ; les derniers retardataires se pressent pour rejoindre
le car qui les ramène à Tunis. Comme un dragon fabuleux,un cerf volant sur lequel est écrit en lettres capitales
" Funun Sufeïtula " semble nous narguer dans le ciel . Le charme est intact ,nous quittons la ville sous le
crachin, le souhait d'y revenir demeure préservé.